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Defens'Aero

EXTRAIT, La naissance d'un pilote - Celui qui meurt, c’est celui qui n’est pas en place

© Armée de l'Air - A l'intérieur de l'Alpha Jet, vu depuis la place arrière.

© Armée de l'Air - A l'intérieur de l'Alpha Jet, vu depuis la place arrière.

En juin 2013, Marc «Claudia» Scheffler, publiait son premier ouvrage «La guerre vue du ciel», dans lequel il y racontait notamment ses opérations extérieures et les réalités du quotidien d'un pilote de chasse.

Trois ans plus tard, l'auteur reprend le chemin des librairies avec un nouveau livre dans lequel il va livrer ses ressentis et son expérience sur les huit années passées en formation avant d'être officiellement «macaronné» pilote de chasse, puis de partir se perfectionner au tir air-sol et air-air à Cazaux, avant de rejoindre son affectation finale sur Mirage 2000D.

J'en parle plus longuement dans ce précédent article, à lire ici.

Avant sa parution ce 09 novembre 2016, l'auteur a eu la gentillesse et la grande générosité d'accepter de proposer un extrait de son livre, en exclusivité pour les lecteurs de Defens'Aero :

Cazaux, fin novembre 1998.
Entrainement au combat aérien à deux contre deux en fin de stage.

© R. Nicolas-Nelson / Armée de l'Air - Un Alpha Jet de Cazaux navigue au-dessus des plages de la côte ouest de la France.

© R. Nicolas-Nelson / Armée de l'Air - Un Alpha Jet de Cazaux navigue au-dessus des plages de la côte ouest de la France.

Nous perçons le ciel en direction du littoral. Dans la chaleur rassurante de la cabine, assis sur mes deux réacteurs et solidement accroché à mon leader, j’aperçois l’océan qui scintille à l’infini. J’entends juste un vague souffle dans mon casque, celui de ma respiration, longue et tranquille. C’est l’hiver. L’air est limpide et calme. Direction l’Atlantique et le golfe de Gascogne. L’horizon à peine marqué entre le bleu de la mer et celui du ciel. Les rayons du soleil irisent la verrière qui se pare d’éclats. Les grandes plages du littoral défilent sous nos ailes. Elles sont vierges de touristes, loin de l’agitation de l’été

Je suis sur la droite de Munex, à une centaine de mètres, légèrement plus bas. Sur notre gauche et décalés de 500 mètres vers l’arrière, les deux autres Alphajet. Les quatre appareils forment ainsi une immense flèche qui fonce vers la côte. Arrivés sur zone, Munex et Tim se séparent. Tim part avec son ailier vers le nord et nous virons vers le sud. Ensuite, nous nous présenterons face à face. Au croisement, ce sera le début des hostilités. Chacun contacte son contrôleur d’interception sur une fréquence différente. Ainsi dissociée, chaque paire peut manœuvrer sans que l’autre le sache. Le leader qui adoptera la meilleure tactique à l’engagement aura déjà pris un sérieux avantage.

Sur le deuxième poste radio, nous gardons une fréquence « privée », commune à tous les quatre. Elle nous sert à transmettre le début et la fin du combat ainsi que tout événement qui pourrait concerner la sécurité des vols. Nos deux Alphajet montent guetter les traînées. Passant le niveau 230, un long panache de vapeur condensée se détache brusquement du Gadget de Munex. Je prends la radio :

– Ça traîne !

– On continue, me rétorque sèchement Munex.

– Deux.

Nous virons souplement vers un cap 360. Je regarde au loin, du côté de Lacanau. Un peu plus haut, dans le bleu, je devine des griffures blanches striant le ciel en montant. À leur extrémité, deux petites flèches noires.

– Deux traînées, deux heures, trois doigts au-dessus de l’horizon…

Silence.

– Leader visuel.

Les deux rubans de condensation redescendent, se dissipent et nos adversaires s’évanouissent. Tim s’annonce sur la fréquence de sécurité :

Riquet Blanc, prêt !

Munex répond :

Riquet Noir, prêt. Fight is on, fight is on !

© R. Nicolas-Nelson / Armée de l'Air - En formation, ces trois Alpha Jet de la BA 120 de Cazaux s'apprêtent à rejoindre le dispositif du défilé du 14 juillet.

© R. Nicolas-Nelson / Armée de l'Air - En formation, ces trois Alpha Jet de la BA 120 de Cazaux s'apprêtent à rejoindre le dispositif du défilé du 14 juillet.

Fin de la contemplation, début de l’action. Après un éloignement de 40 kilomètres, les deux formations se mettent en place pour se faire face. Je scrute les quatre coins du ciel. Deux éclats vifs crèvent l’azur, attirant soudain mon attention. Ce sont d’abord des points posés sur l’horizon, puis deux flèches parallèles qui défilent par la gauche et virent vers nous. Les yeux plissés jusqu’aux larmes, je ne les lâche plus. Munex les a vues aussi :

Riquet Noir, tally-ho !

– Deux total !

Je les vois manœuvrer pour revenir vers nous. Ils nous pistent, guidés par leur contrôleur. La pression monte. Je déverrouille mes harnais et je me cale dans le siège.

D’abord immobiles, les Blanc grossissent à vue d’œil. Sept cents nœuds de vitesse de rapprochement. Près de 1 400 km/h, ça croise ! Les deux Alphajet traversent fugitivement mon champ visuel, à 300 mètres sur la gauche.

– Plein gaz !

Les manettes en butée, j’attrape le manche à deux mains. Une lutte acharnée s’engage. Munex cabre violemment pour prendre l’avantage de l’altitude. Je pars à imitation. 6 « g ». Mon Alphajet tressaille de part en part. Munex renverse sur le toit et cadence comme un furieux pour piquer. Je reste dans son secteur arrière et calque ma trajectoire sur la sienne.

Les quatre avions s’enroulent 20 000 pieds au-dessus de la mer, découpant l’azur au scalpel sans jamais se perdre de vue. Grimpant, dégringolant, je reste solidement rivé dans la trajectoire de Munex et ne vois que trois flèches noires tournoyer sur un fond bleu. Seul le soleil éclatant accroché au ciel et quelques minuscules navires traînant leur sillage mousseux nous permettent de distinguer le haut du bas. Ma tête est montée sur rotule, passant du leader à nos deux adversaires. Dans les ressources, mon champ visuel rétrécit. L’anti-g me comprime jusqu’à la douleur. Abdos contractés, pfoouu, pfoouu, je souffle comme un bœuf, luttant contre le voile gris. Loocky se laisse distancer. Tim doit relâcher pour lui permettre de revenir.

Celui qui meurt, c’est celui qui n’est pas en place. 

Munex pilote de bon cœur et presse Tim pour l’obliger à tourner le plus court possible. Peu à peu, les Blanc glissent vers l’extérieur de notre cercle, tandis que nous coupons à l’intérieur du leur. Soudain, Munex desserre un poil et change de stratégie. Il ne pointe plus Tim, mais le malheureux Loocky, son équipier. Ce n’est plus qu’une question de secondes… puis c’est la sentence, implacable : « guns kill sur l’équipier » annonce Munex sur la fréquence…

                                                                                                                                                 

Publié aux excellentes éditions Nimrod (site officiel), spécialisées dans les témoignages militaires, «La naissance d'un pilote de chasse» sera en vente dès le 09 novembre 2016, au prix de 21€.

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fafa 04/11/2016 12:38

Joli fafagege@overblog.com