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Defens'Aero

Le Patroller de Sagem remporte le marché des futurs drones tactiques de l'Armée de Terre

C'est un véritable coup de théâtre qui vient de se jouer au sein du marché des drones militaires français : le drone tactique Patroller de Sagem Défense Sécurité (groupe Safran) a remporté l'appel d'offre conjoint entre la Direction Générale de l'Armement (DGA) et la Section technique de l'Armée de Terre (STAT) au nez et à la barbe du Watchkeeper de Thales, pourtant favori depuis plusieurs mois.

L'appel d'offre porte sur un marché d'environ 300 millions d'euros visant à remplacer le système de drone Sperwer, acheté à Sagem en 2005. Appelé SDTI en France, pour Service de Drone Tactique Intérimaire, il équipe le 61è Régiment d'Artillerie « Les Diables Noirs » à hauteur de trente exemplaires livrés.

Ainsi, le contrat prévoit la livraison de quatorze appareils à partir de 2018, soit deux systèmes comprenant chacun cinq vecteurs et une station au sol, les quatre autres drones étant dévolus à la formation. Sagem frappe donc fort dans ce marché de niche où la concurrence est rude en parvenant à se succéder à lui-même.

Photo : © UK MoD - Watchkeeper de la British Army
Photo : © UK MoD - Watchkeeper de la British Army

Une guerre des drones longtemps à la faveur du Watchkeeper

Si cette annonce, qui devrait être officialisée lors du prochain comité interministériel d'investissement, fait office de revirement inattendu, c'est que le système concurrent, le Watchkeeper de Thales, bénéficiait du soutien non dissimulé des militaires français face à un Patroller outsider.

En effet, le général Pierre de Villiers, l'actuel Chef d’État-Major des Armées (CEMA), avait déclaré en 2014 lors d'une audition au Sénat qu'il « préconise le Watchkeeper [qu'il a] vu à l’œuvre en Afghanistan et qui est le fruit de la coopération menée dans le cadre des accords de Lancaster House ».

Il est vrai que le vecteur aérien de Thales comportait de nombreux avantages, faisant croire à un appel d'offre perdu d'avance pour Sagem, et ce pour plusieurs raisons.

Premièrement, ce drone basé sur la cellule israélienne du Hermes 450 du constructeur Elbit Systems permettait de fournir à l'armée française une solution dont les preuves avaient précédemment été établies en opération, contrairement au Patroller. Les gardes frontières américains (US Homeland Security) l'utilisent quotidiennement afin de surveiller leur frontière avec le Mexique, tandis que la Force Aérienne et Spatiale Israélienne (Heyl Ha Avir) est équipée d'appareils armés qui opèrent régulièrement au-dessus de la bande de Gaza. Enfin, quant aux Anglais, la British Army met en œuvre une flotte d'une cinquantaine de Watchkeeper WK450 développés par une filiale britannique de Thales. Un système de quatre drones a été déployé en Août 2014 en Afghanistan, donnant pleine satisfaction aux forces armées britanniques.

Outre cette onction opérationnelle, le programme Watchkeeper a séduit en tant que manifestation concrète du traité de Lancaster House. Signé le 02 Novembre 2010, cet accord, qui jette les bases d'une coopération militaire étroite entre la France et le Royaume-Uni, se traduit notamment par le développement de programmes d'équipement communs et de transferts de technologies entre les industries d'armements respectives. Or, ce drone a l'avantage d'être assemblé à 80% au Royaume-Uni et permettait de renforcer l’interopérabilité entre les deux armées par la possession du même matériel. L'idée a un temps circulé de conditionner l'achat du système par les français à la commande du VBCI (Véhicule de combat d'infanterie) de Nexter Systems par l'armée britannique. Cependant, cette option s'est vite avérée irréalisable.

Photo : © Sagem - Le Patroller, concurrent du Watchkeeper.
Photo : © Sagem - Le Patroller, concurrent du Watchkeeper.

Le Watchkeeper coiffé au poteau par les capacités techniques du Patroller

Mais revenons au grand vainqueur de cette compétition. Comment, alors qu'on l’annonçait perdu, le Patroller a-t-il pu renverser la vapeur ? Les raisons sont multiples, et au rang de celles-ci, les capacités techniques de l'appareil semblent avoir convaincu les militaires français, bien plus que l'aspect financier qui reste sensiblement comparable à la proposition de Thales.

Le Patroller est en réalité un motoplaneur dronisé d'une tonne dérivant du S-15 allemand de la société Stemme. Cette base civile en fait une plateforme stable, sûre, et produite en série. De plus, alors que l'appel d'offre prononce le besoin d'un appareil doté de huit heures d'autonomie, le Patroller est annoncé par Sagem comme capable de voler pendant vingt heures à la vitesse de 200km/h et avec un plafond de 20 000 pieds. A ce titre, il pourrait être qualifié de drone MALE (moyenne altitude longue endurance) « léger ».

Par ailleurs, les évaluations menées par les forces armées françaises ont mis en évidence les performances de très haute qualité de sa chaîne multi-capteurs, et notamment de sa boule optronique développée par Sagem. Cette dernière dispose d'une fonction télescope à fort grossissement et d'une caméra infrarouge Matis AP. Cette précision est décisive pour un drone qui sera affecté à des missions de reconnaissance, de guidage d'artillerie, et d'ouverture d'itinéraires au profit des GTIA (Groupements tactiques interarmes) engagés au sol.

Enfin, le Patroller possède un avantage supplémentaire de taille, à savoir qu'il peut s'insérer dans la circulation aérienne française. Ce n'est pas le cas des trois drones MQ-9 Reaper de General Atomics acquis depuis Janvier 2014 par l'Armée de l'Air. Ces derniers ne peuvent quitter la bande sahélo-saharienne faute d'autorisation délivrée par la Direction Générale de l'Aviation Civile (DGAC) pour évoluer dans l'espace aérien français. Sagem a réalisé en Novembre 2014 toute une série de tests dans la région toulousaine afin d'évaluer la faisabilité de l'intégration de son drone dans le ciel français.

Photo : © Armée de Terre - Système de Drone Tactique Intérimaire
Photo : © Armée de Terre - Système de Drone Tactique Intérimaire

Un véritable saut capacitaire pour l'Armée de Terre

Par rapport à son prédécesseur (le Sperwer), le Patroller représente une évolution technologique d'importance qui sera mise au profit de l'Armée de Terre. Le turbopropulseur Rotax 914 qui l'équipe lui permet d'assurer une permanence sur zone bien plus longue avec un gain d'endurance de plus de quinze heures comparé aux performances du système SDTI, puisque ce dernier offre seulement cinq heures d'endurance.

De plus, le drone de surveillance est conçu pour atterrir sur des pistes sommaires, là où son prédécesseur en est tout bonnement incapable. Ainsi, le Sperwer est catapulté au décollage tandis que l'atterrissage s'effectue par le déploiement d'un parachute. Cette dernière phase du vol est périlleuse, et comporte de nombreux risques d’endommagement. La solution proposée par Sagem se montre dès lors bien plus adaptée aux exigences du 61è RA qui doit souvent évoluer sur des terrains peu propices à la manipulation de tels vecteurs, comme ce fut le cas en Afghanistan. Le Patroller fait donc fi du passé en étant désormais équipé d'un train d'atterrissage renforcé et rétractable, couplé à un roulage, décollage, et atterrissage automatique grâce au système MAGIC ATOLS.

Par ailleurs, une capacité d'emport élevée, permettra l'intégration de nouveaux capteurs et, pourquoi à terme, d'armement tels que les roquettes guidées laser et le missile antichar MMP de MBDA.

Un drone « made in France »

Si, de l'aveu du Ministère de la Défense, le fait que le Patroller soit à 80% réalisé en France (contre 30% pour le Watchkeeper) n'a pas été un critère décisif dans le choix, l'obtention du marché permet néanmoins de pérenniser plusieurs sites du groupe Safran et tout un tissu de PME (Petites et Moyennes Entreprises). La R&D du groupe Safran se situe à Eragny dans le Val-d'Oise tandis que les sites de Poitiers, Fougères, et Dijon fournissent respectivement les caméras infrarouges, les cartes électroniques, ainsi que les boules optroniques. C'est donc tout un savoir-faire français qui est ainsi préservé, là où le Watchkeeper est équipé de technologies importées comme sa boule optronique israélienne d'Elbit Systems.

L'achat de ce vecteur par la France constitue également un signal fort en direction des autres nations se montrant intéressées par un tel matériel. Sagem espère exporter son drone vers l'Asie ou encore l’Égypte, où les besoins de surveillance du territoire sont importants.

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