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Defens'Aero

Fiction : Délivrez l'armement avec un pilote de la permanence opérationnelle

Avant d'entamer la lecture de ce petit récit fictif, mais qui peut, un jour, devenir réalité, merci de prendre connaissance du nota bene de l'auteur :

« Cette histoire est une fiction. Pour des raisons de confidentialité, les échanges radio, codes et procédures décrits ne sont pas réels. Une chose l'est, pourtant : la gravité de la mission qui incombe aux personnels qui surveillent quotidiennement le ciel de France. N'oubliez pas qu'un jour, peut-être, tous autant qu'ils sont, contrôleurs, chefs de salle, pilotes, ils auront à prendre la pire des décisions.

Cette pure fiction n'est qu'une piqûre de rappel ».

Photo : (c) Armée de l'Air - Exercice d'interception d'un avion de ligne (ici, A340 de l'Esterel) par un Mirage 2000C de la PO.
Photo : (c) Armée de l'Air - Exercice d'interception d'un avion de ligne (ici, A340 de l'Esterel) par un Mirage 2000C de la PO.
  • Récit

​​« Alerte Alpha, vous venez de décoller pour une mission de police du ciel, prenez le cap 280 immédiatement et expédiez au niveau 320. Votre cible est à 34 nautiques. Vous êtes autorisé supersonique. Préparez-vous pour un tir longue distance. Ceci n'est pas un exercice ».

Dans le cockpit de son Mirage 2000-5, Will se raidit brusquement. Le regard de son collègue au sol, il le comprend maintenant. L'info qui lui manquait, là voilà. Il est parti pour de bon, pour une urgence nationale. Jamais la PO n'avait eu, au cours de son histoire, à user de la force pour accomplir sa mission. Chaque pilote prenant la PO sait que les missiles montés sous les avions ne sont pas une simple décoration et qu'un jour, ils pourraient servir. Pourtant, personne ne souhaitait mettre la théorie à l'épreuve des faits.

Le voilà montant à la vitesse d'une fusée, traînant derrière lui un sillage sonore qui, probablement, inquiétera ou surprendra quelques paisibles citoyens. Ils apprendront la vérité assez tôt. Il y a quelques minutes, il était encore paisiblement assis derrière un bureau à mémoriser des fiches de travail, profitant de l'exil de la PO pour, enfin, accorder un peu de temps à son évolution de carrière.

Photo : (c) Armée de l'Air - Un Mirage 2000-5F bien armée et équipé pour une mission de supériorité aérienne
Photo : (c) Armée de l'Air - Un Mirage 2000-5F bien armée et équipé pour une mission de supériorité aérienne

Jeune lieutenant, pilote de combat opérationnel depuis quelques semaines seulement, il est au début de sa vie de chasseur. Il aurait du avoir le temps de réfléchir au pire, de se préparer aux éventualités les plus cruelles, d'intégrer les facettes les plus brutales de son métier. Il en était encore à vivre son rêve éveillé, à caresser son avion avant chaque départ, à s’émerveiller qu'on lui laisse les commandes d'un tel engin, à s'étonner de savoir le faire décoller, accomplir une mission proprement et revenir se poser pour recevoir le sourire de satisfaction de son leader.

Il n'est pas prêt et pourtant, par automatisme, il se prépare à l'impossible. Comme détaché de son cerveau, son corps travaille, guidant l'avion vers la meilleure position de tir. Ses doigts sélectionnent le bon mode radar et activent le tableau d'armement. La séquence de tir est déjà programmée, elle n'attend que l'ordre final pour dérouler sa suite logique, son signal électrique imparable.

Niveau 320. Will est à Mach 1.4, en augmentation. Le bruit sur la verrière est assourdissant, malgré l'air raréfié de ces altitudes. Son chasseur est assis sur un tapis de velours, il glisse et avale 500 mètres par seconde, plus vite qu'une balle de fusil, tel un projectile intelligent et entraîné. Il n'a pas eu le temps de laisser ses sentiments déborder le carcan de sa discipline et il n'entend pas se laisser submerger. Il doit accomplir sa mission. Bruyamment, il souffle dans son masque, roule des épaules et assouplit sa nuque rendue douloureuse par un stress écrasant.

Photo : (c) Armée de l'Air - Deux Mirage 2000C configurés pour une mission au combat aérien rapproché.
Photo : (c) Armée de l'Air - Deux Mirage 2000C configurés pour une mission au combat aérien rapproché.

« Alerte Alpha, vous avez le contact ? »

La voix du contrôleur est pressante, marquée par l'inquiétude.

– Contrôle Inter, négatif, je suis sur le bon cap ? »

« Affirmatif, sur votre nez, 10 nautiques. »

– Contrôle, no joy... attendez, j'ai une légère traînée à midi, même niveau.

« Confirmez visuel, Alpha ».

Quelques poignées de secondes passent et Will distingue enfin sa cible. Son cœur cesse de battre, son sang se transforme en glace, il étouffe difficilement un sanglot. Non, pas ça...
C'est un avion de ligne, un long courrier. Il transporte probablement plusieurs centaines de personnes. Des gens qui rentrent de vacances ou qui rejoignent la famille après un boulot à l'autre bout du monde. Des gens normaux. Comme lui. Comme ses parents, ses enfants, sa femme.

– Contrôle, j'ai le visuel sur un trafic civil, un 377 aux couleurs de Nordicflight.
(dites-moi que c'est pas ma cible, je vous en prie...)

« Stand by, Alpha, je vous transfère à Autorité. »

Will sort les aérofreins et se positionne en retrait et sur l'arrière du gros porteur. Il le voit parfaitement maintenant. Le soleil qui roule sur ses ailes étincelantes. Les couleurs chatoyantes de son fuselage. Il voit aussi les mères, les pères, les enfants, les innocents qui sont à bord. Il distingue chaque vie, chaque destin, il en retrace l'histoire. Il en devine l'avenir... (Mon Dieu... non...)

Sans prévenir, il est submergé par une peine immense, la pitié la plus humaine qu'il ait jamais éprouvé, un chagrin sans bornes. Le déchirement n'a pas de mots, il est inhumain. Il sait ce qui va passer. Il a peur de la douleur qui suivra.

Photo : (c) Armée de l'Air - Patrouille de deux 2000-5F, armés de missiles air-air MICA IR et MICA EM.
Photo : (c) Armée de l'Air - Patrouille de deux 2000-5F, armés de missiles air-air MICA IR et MICA EM.

– Alpha, ici Autorité. Cet avion a été détourné par des terroristes. Vous connaissez son cap. Il se dirige sur la capitale. Ils ne répondent à aucun de nos appels. Nous n'avons pas le choix, l'urgence nous commande d'agir, ils seront au-dessus d'une aire urbaine dans deux minutes. Je suis désolé mon garçon, vous devez le faire. Je vous relaie l'ordre d'abattre le trafic civil à vos 12 heures. Confirmez, Alpha.

La voix était ferme mais triste. La même peine, partagée à travers l’éther. La mission. Le devoir. Le choix du guerrier. Tout prend sens ici, en cet instant, en cette fraction de seconde à jamais maudite. L'hypothèse la plus dramatique était maintenant une réalité et toute la chaîne de réaction était sous le choc. La décision était irréparable. Inéluctable. Nécessaire.

« Alpha, copy... »

Will modifie le mode de balayage du radar d'une pichenette de son index gauche. Cible verrouillée. Au moment d'appuyer sur la détente, il détourne le regard. Il ne se souvient pas du départ du missile. Il a simplement attendu que la douleur s'installe, immense, déchirante ».

Merci à son auteur pour m'avoir permis de diffuser ce récit-fiction ici-même !

Retrouvez d'autres très beaux récits, accompagnés par de superbes photographies, sur la page Facebook du Groupe de Chasse 1/2 «Cigognes» >> Cliquez ici !

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